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Matelassier du faubourg
Musée de la literie

Matelassier du faubourg – Épisode 9

Ou, notre héros part enfin à la recherche de ces ancêtres

En me cédant sa place, Jacques m’avait aussi abandonné tout ce que l’atelier contenait. Petit à petit, je prenais possession des lieux. Le hasard me fit découvrir quelques trésors.

Tout d’abord, au fond d’un tiroir, j’avais trouvé trois anciennes photos. Quand j’ai voulu les lui restituer Jacques préféra me les laisser.

Ça me semblait pourtant être des souvenirs particulièrement personnels, puisque sur deux de ces photos, on apercevait dans l’encoignure de la porte de la boutique son propre père, décédé plus de vingt auparavant. La troisième, montrait aussi une boutique de literie, à l’enseigne de la Maison Coste, fondée en 1880.

Il m’expliqua la généalogie : le veuvage d’une aïeule, son remariage avec un Monsieur Le Briand…

Je pouvais donc me prévaloir d’une lignée remontant à 1880… 1880, au moins ! Parce qu’il avait fort à parier qu’avant de s’installer de manière bourgeoise, les ancêtres avaient pratiqué dans les cours, sous les ponts, dans la rue, en nomade, c’était plutôt la règle dans les temps anciens.

Ces photos, montraient aussi l’enracinement au faubourg de la dynastie Le Briand.

Formellement, la première implantation, celle de la maison Coste se situait rue Moreau, dans le 12ième arrondissement. Ensuite, la boutique de literie Le Briand se trouvait au 58 rue Crozatier, dans le même arrondissement, avant de déménager, tout début des années cinquante, à l’adresse actuelle : cité de l’ameublement , dans le 11ième. De l’autre côté de la rue du Faubourg.

Ensuite, caché au fond d’une sous pente, je découvris une pile de boite métalliques, des films, ainsi que trois vieux projecteurs 16mm. Là encore, voyant mon intérêt, pour ne pas dire mon enthousiasme, Jacques m’en fit cadeau. Son père, Marcel, était un passionné de cinéma, un temps, même, il exploita une salle à Saint Maur des fossés. Depuis sa disparition, tout cela n’avait plus servi.

Remettre en service la plus récente des trois machines exigea de moi une infinie patience. C’était la seule à fonctionner en 220 volts, et il avait pourtant suffi de la brancher pour constater qu’elle tournait comme une horloge.

Ensuite, avec le système semi-automatique du chargement du film, à peine quelques minutes plus tard, incrédule, j’admirais, sur un mur de l’atelier, l’apparition d’une image noir et blanc, sautillante et surannée.

Par contre, le son produit était d’une médiocrité telle qu’aucun dialogue n’était audible. Personnes de compétent dans mes relations, Internet encore principalement un outil de chercheurs au service de la recherche, je n’avais pas d’autres ressources que de me tourner vers les livres.

Et par chance, à un jet de pierre de la boutique de literie, il y avait la bibliothèque du film, la BiFi. Régulièrement, le midi, j’y passais du temps. J’ai comme ça tout appris de l’art du projectionniste, les boucles, le décalage de la piste sonore sur la piste image, le collage

Mais ce foutu problème de son persistait. Et ce n’était pas l’état des films. J’ai tout démonté, remonté, rien à dire du côté de l’électronique… j’y ai passé des semaines, avant de comprendre.

Finalement, une simple goutte d’huile avait suffi pour tout régler : les galets presseurs partiellement grippés sur leur axe ne plaquaient pas assez le film sur le cabestan, d’où une fort pleurage et scintillement.

Parce que long et laborieux, cet apprentissage m’avait permis de suffisamment m’imprégner de l’art du projectionniste, pour que quand vint l’envie de l’exercer en public, je m’y lance sans trop d’appréhension.

Il faut s’imaginer que ce n’était pas si fréquent, à l’époque, de pouvoir disposer du vrai cinéma chez soi. Aussi, chaque fois que je le proposais à quelques amis, ils rappliquaient volontiers : un plat de pâtes et un verre de vin rouge en guise de préambule, et la soirée passait délicieusement à visionner un chef-d’œuvre… Ou un nanard parfaitement inconnu.

Qu’importe, c’était toujours le même plaisir. Seulement, très vite la petite douzaine de film dont je disposais se montra maigrelette : il fallait en trouver d’autres.

Les puces, quelques brocantes, la chasse n’avait guère été fructueuse, quand je fis la connaissance de Fred. Un collectionneur de film invétéré, vite devenue un ami, et tant investi de sa passion qu’il finira par ouvrir une boutique spécialisée, pour s’y consacrer à plein. Spontanément, il m’accueillit au sein de son univers, celui des collectionneurs de films.

Chez les collectionneurs de films, et assurément je ne le suis pas vraiment, il y a toujours une obsession à la clef. Et pour ce qui est du cinéma, c’est encore plus prégnant ! Un sujet, un genre, un réalisateur, un comédien… certains allaient jusqu’à découper les films en séquences, pour ensuite mettre bout à bout les seules images qui les intéressait, là les trains, ailleurs une starlette des années 50… et se les projeter en boucle…

Si je voulais ne pas passer pour le vilain petit canard, il me fallait vite inventer une motivation particulière, un sujet, une orientation, quelque chose…

Ça m’est venu spontanément, en forme de boutade, je revendiquais donc ma spécialité. Spéciale entre toute, ça leur en a bouché un coin : la fabrication de matelas.

En fait, c’était une demi boutade. Quelque temps avant, par le plus grand des hasards, en visionnant un documentaire, j’avais découvert subrepticement quelques images. A peine aperçue par une porte entrouverte, des matelassiers travaillaient dans les ateliers du grand magasin du Bon Marché. C’était au début des années cinquante, et au vu de cette minuscule séquence, une vérité se fit jour : mon métier était un métier de fond de cours, caché au regard, presque honteux.

À tel point que le cinéma l’aura superbement ignoré, ce métier. Des mécaniciens, des menuisiers, des chaudronniers.. Tant que vous en voulez !

En arrière plan, lorsque la scène du film se passe dans un quartier dit populaire, il a régulièrement un atelier et on y aperçoit les ouvriers au travail. Et bien parmi ces ouvriers, jamais de matelassier, jamais

Et j’en fus définitivement convaincu par mes visites à l’ancienne cinémathèque de la ville de Paris, devenue aujourd’hui le Forum des Images. La seule référence qui est ressortie, c’est un film d’Alain Cavalier faisant partie d’une série sur les femmes au travail, 24 petits films sortis en 1987 sous le titre Portraits.

Quelles que furent mes recherches dans la base de donnée : matelassier(e), cardeur(euse), petits métiers, vieux métiers, matelas , fabrication, artisan

Et j’en ai visionné des heures et des heures de film : pas un seul matelassier.

Soit les images n’existent pas, soit, lorsqu’elles existent, elles ont été considérées de si peu d’importance que personne n’a jugé bon de les référencer en tant que telle dans une base de donnée cinématographique qui concerne Paris !

L’évidence était donc là, nous étions à la croisée des chemins, une époque se terminait, et alors que les plus âgés allaient bientôt disparaître avec tous leurs souvenirs, pas l’ombre d’une archive n’existait sur mon métier.

Un monde était en train de disparaître dans une quasi indifférence. Modestement, je me suis dit : mon gars, il faut faire quelque chose.

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